Il s'appelait Jean Baptiste ........

 

 

 

Prèface

 

"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" disait le poète.....

Lorsqu'il s'en alla, ce Juillet 2002, il laissa un vide immense au sein de sa famille et de ses amis. 

C'était un être convivial, doué d'une intelligence peu commune.

Issu d'une famille modeste, il avait su s'élever dans l'échelle sociale grâce à sa propre volonté et aussi à celle de ses parents. Eux-même, détachés des contingences culturelles ordinaires du milieu dans lequel ils vivaient, avaient voulu donner à leur fils la possibilité d'accéder à une existence plus privilégiée.

Sa mère lisait beaucoup. Elle aimait surtout Victor Hugo dont elle avait toutes les oeuvres et se passionnait, entre autres, pour l'histoire de Napoléon. Elle avait une très jolie voie qui venait le bercer tous les soirs et était aussi une excellente conteuse.

Son Père, ouvrier des Chemins de fer ne possédait que le certificat d'étude mais pouvait aider son fils à faire ses devoirs de mathématiques lorsqu'il fut en âge de passer aux études supérieures.

Il sortit des Ecoles avec un diplôme d'ingénieur des Arts et Métiers. Plus tard, il s'engagea dans l'armée sur les ordres de son futur beau-père qui lui imposa cette démarche s'il voulait épouser sa fille ! Il fit une très belle carrière dans ce qu'on appelait "La Coloniale"

Il jouait du violon avec un art et une sensibilité que l'on retrouvait aussi dans ses tableaux.

Il possédait un charisme certain et attirait la sympathie.

C'était un mari attentif et un père sévère mais juste.

Epicurien, il aimait le bon vin et la bonne chère, les réunions en famille et entre amis.

Attaché à sa terre catalane, il la quitta pourtant pour de longs séjours à l'étranger.

Il traversa la guerre comme un boulet de canon, s'évada trois jours avant l'armistice et profita de la vie avec tout ce qu'elle pouvait lui offrir.

Il aima sa femme jusqu'à son dernier jour.

ll avait combattu cette terrible maladie que l'on appelle cancer et qui lui ôta la parole à l'âge de 57 ans ce qui ne l'empêchait pas de communiquer.

Il avait 94 ans et des poussières.
Il avait bien vécu.

Il n'avait plus envie de vivre.

Il s'appelait Jean Baptiste.

C'était mon Père !

 

 

 

 

       Chapître 1

 

 

Ce 29 Novembre 1907, le joli village de Ria, niché au pied de la célèbre montagne "Le Canigou" dans les Pyrénées orientales, vivait un jour comme les autres mais..... pas pour tout le monde !

 

Ce matin là, le soleil se leva sur une maison aux volets verts plantée dans la plaine, près de la rivière là où la terre est fertile mais il ne pénétra pas dans la chambre située au premier étage dont les volets restés encore clos au petit matin, ce qui n'était pas habituel !

 

Ce matin là, la vie s'organisait pour chacun mais..... pas pour tout le monde de la même façon !

 

La fin de l'automne approchait et la température était encore clémente.

Dans cette vallée de "La Têt", le vent n'y a pas accès. Cette rivière, venant de Cerdagne, impétueux torrent dans les défilés, coléreuse en hiver, emportant avec elle  roches et rochers arrachés aux Pyrénées, apparait paisible quand elle aborde la plaine et se déroule, tranquille, au bas du village de Ria;

 

Dans ce petit village qui comptait environ 700 habitants, il y avait des paysans, agriculteurs, horticulteurs, artisans, marchands ambulants et tous ces vieux métiers dont il ne reste plus aujourd'hui que façades décrépies et enseignes effacées....

Autant de minces témoignages d'un passé à la fois si proche et si lointain qu'un siècle est venu balayer.

 

Ils vivaient tous de la même façon, avec le même langage, celui qui se dit avec le coeur et les gestes qu'il faut pour le dire. Ils roulaient les "r" comme les cailloux aux torrents et chantaient en parlant. 

Ils portaient les mêmes vêtements pratiques et rudes, possédaient les mêmes lopins de terre, ceux qui sont près de la rivière, où la terre est riche et fournit fruits et légumes en suffisance ainsi que le bon raisin issue de la vigne plantée à flanc de colline

Ils étaient tous épicuriens, aimant la bonne chère et le bon vin, noueux comme un cep de vigne, solides comme un roc.

 

Leurs maisons se ressemblaient toutes. Bien alignées, serrées les unes aux autres, chacune d'elles offraient leurs ouvertures au grand soleil. Elles donnaient sur des petites rues en pentes, étroites, juste pour le passage d'une charette, pavées de grosses pierres ramassées aux rivières et qui résonnaient du rire et des jeux des enfants, des clochettes tintant au cou des animaux et ne connaissaient que le pas des chevaux, vaches et moutons ainsi que ceux, paisibles, des paysans qui rentraient des champs.

Elles étaient toutes conçues sur le même modèle comme s'il y avait souci d'égalité.

Au rez de chaussée, il y avait une grande pièce qui tenait toute la surface de la maison. Elle faisait office de cave et et presque tous les villageois y logeaient un porc car il servait, en grande partie, de nourriture à toute la famille.

"On faisait le porc" une fois par an et ce jour là était un grand jour. Toute la famille participait.

Dès le petit matin, on dépeçait le porc et on en tirait côtes, côtelettes, entrecôtes et filets mignons.

Toute  la journée et la nuit étaient occupées à la cuisson des "boutiffares", ces boudins catalans faits du sang et de la tête du porc et l'on préparait les saucisses, saucissons et jambons.

Puis, on entreposait tout çà au grenier où on les laissait sécher.

On n'en mangeait que le Dimanche car les familles étaient pauvres et ne pouvaient s'acheter qu'un porc par an.

Ce jour là, l'hiver, on dégustait une bonne "ouillade", plat typique catalan, sorte de pot au feu et de potée mélangée dont on se délectait et qui donnait lieu à de joyeuses réunions familiales.

Tout le monde se léchait les babines y compris chiens et chats et les "catalanades" - histoires et chansons catalanes - fusaient  pour la joie de tous.

L'été, c'était "la cargolade", régal de tous les catalans.

On ramassait les "cargols", escargots petits gris le long des chemins, après la pluie, on les faisait jeûner 3 semaines avec des branches de thym, de laurier et de romarin.

On préparait alors l'aïoli. pas celui de Marseille où ils ajoutent un oeuf pour le faire monter plus vite et plus facilement.

Non ! en catalogne, l'aïoli se fait uniquement avec de l'aïl et de l'huile comme le dit son nom en catalan "ail i oli"  et aussi de l'huile de coude et de la patience car il faut bien compter une heure pour le réaliser.

Ce rôle était souvent dû à la grand'mère qui y prenait son temps.

Dans un mortier en marbre ou en bois d'olivier, on pile une gousse d'aïl entière à l'aide d'un pilon en bois d'olivier jsuqu'à obtenir une mousse crémeuse qui chante à la pilant. C'est un bruit très particulier :"Tchic, thic, tchic..." C'est alors qu'elle est prête à recevoir l'huile d'olive que l'on verse goutte à goutte en continuant de piler dans un mouvement tournant. Alors, on voit monter et s'affermir le mélange. Il ne faut surtout pas s'arrêter de tourner car l'aïoli n'aime pas çà, retombe et se décompose.

Lorsque l'aïoli tenait dans le bol renversé, il était fait et l'on en mettait un peu sur chaque escargot pour les parfumer. Ensuite, on les disposait sur un grand grill rond pour les faire cuire au feu de sarments de vigne. On les entendait crier, cà faisait une drôle d'impression mais l'estomac restait insensible. Quand on ne les entendait plus, ils étaient cuits.

On allait chercher le vin au tonneau qui régnait sur ses assises à la cave où il était préparé pour toute l'année.

C'était une horrible piquette mais c'était "le produit de leur terroir", "leur vin", celui qu'ils fabriquaient avec les raisins de "leur" vigne dans un vieux pressoir et il n'en était pas de meilleur.

On le buvait au "pourou", flacon en verre possédant un bec assez long et étroit qui permettait de laisser le vin glisser lentement directement dans la bouche.. Il y avait une manière de faire et certain le faisait chanter dans le gosier.

Un régal !

Après le repas, s'il faisait beau, le Dimanche se poursuivait par une "pétanque" animée sur la place du village et lon trinquait ensuite, joyeusement, au vainqueur.

Sinon, on se réunissait pour un tarot, jeu de cartes qui se jouent à plusieurs

Les jours de  fête, sur la place du village, on dansait la "Sardane", ronde catalane que l'on fait en cercle en se tenant par la main au rythme des fifres, tambourins, des violons et de ce pipeau que l'on appelle "galoubet" et qui ouvre chaque morceau de musique. C'est un moment magique où la communion se fait par les mains et où les coeurs battent à l'unisson. 

Encore aujourd'hui,  elle demeure la danse traditionnelle catalane.

La journée se terminait au coin du feu devant lequel, transmises de génération en génération, les vieilles légendes se racontaient par la voix de la grand'mère, personnage très important de la famille.

Les hommes fumaient la pipe et les enfants écoutaient attentivement, bouche bée et la peur, parfois, au fond des yeux mais c'était tellement captivant.

Lorsqu'ils allaient se coucher, le nez sous la couette, encore tout imprégnés d'histoires fantasmagoriques, la maman venait leur chanter une berceuse du fond des temps. Ils s'endormaient alors mais leurs rêves étaient peuplés de fées, de sorcières et d'animaux étranges.

 

Dans la grande pièce du rez de chaussée, une cheminée rustique servait à la lessive du blanc. On la faisait à la cendre tous les Lundis.

C'était de tradition.

On faisait bouillir de l'eau dans un grand "parol" - sorte de grande bassine en étain - que l'on suspendait aux crémaillères de la cheminée. Puis, on versait l'eau bouillante sur le linge sale disposé dans un grand baquet en bois et sur lequel on avait mis des cendres de bois. L'eau s'écoulait par un orifice pratiqué en bas du baquet dans un autre baquet placé en dessous du premier. On jetait cette eau et l'on renouvelait l'opération jusqu'à ce que l'eau soit parfaitement claire. Quant au linge, il était d'un blanc éclatant qu'aucune lessive d'aujourd'hui ne pourrait atteindre.

Les couleurs se lavaient au grand lavoir situé sur la place du village où les femmes s'en donnaient à coeur joie des histoires plus ou moins véridiques engendrées par un tel ou une telle.

 

Le premier étage de la maison abritait la pièce à vivre ornée d'une belle cheminée de marbre blanc nervurée de rouge qui provenait des carrières du village voisin. On y accédait par un escalier très raide., 

C'est là que se réunissait la famille, tous les dimanches, au sortir de la messe.

Ce jour là, les hommes sortaient de l'armoire le costume, les chaussures noires bien cirées et les chaussettes blanches et les femmes oubliaient leur tablier pour revêtir "la robe du Dimanche".

La grande majorité s'en allaient à la messe et, au sortir,  tandis que les hommes se retrouvaient au bistrot pour le pastis traditionnel, les femmes s'activaient à la préparation du repas.

Elles prenaient dans l'armoire parfumée à la lavande, la belle nappe aux couleurs chatoyantes qu'elles disposaient sur la grande table de la salle à manger.

Tandis que les cloches sonnaient à toute volée, une bonne odeur, qui émanait des maisons, même en hiver quand les fenêtres étaient fermées, appelait à la dégustation de ces plats traditionnels dont la recette se propagea de génération en génération. Encore aujourd'hui, ils demeurent l'apanage et le régal des Catalans mais il semblerait qu'ils soient moins connus que la choucroute des Alsaciens et la poté des Auvergnats par exemple.

 

A côté de cette pièce, on trouvait la cuisine avec son fourneau en fonte nourri au charbon de bois, ses casseroles en cuivre bien astiquées et toutes ces senteurs diffusées par les gousses d'aïl et les herbes de Provence pendues autour de la cheminée.

Ensuite venait "la gatouille", petite pièce réservée pour faire la vaisselle, éplucher les légumes et préparer le repas, ce qui laissait la cuisine toujours bien rangée. 

 

C'était au deuxième étage que les chambres étaient aménagées, une ou plusieurs selon la taille de la famille et sa compostion. Très souvent  grands parents, enfants et petits enfants cohabités.

Tous les matelas, en été, étaient garnis de fanes de maïs qu'on faisait sécher au grenier et qui faisait un bruit épouvantable dès qu'on bougeait mais, fort heureusement, en hiver, on retrouvait le bon matelas épais de laine écrue.

La toilette se faisait dans la grande cuisine, près de la cheminée et, le Dimanche, on avait droit d'utiliser le grand baquet de bois qui servait de baignoire et l'on y plongeait tout entier laissant sur les tomettes en terre cuite rouge des éclaboussures de savon qui les faisait briller encore plus.

 

Au dernier étage, il y avait le grenier où étaient pendus les "charcutailles" mais on faisait aussi sécher, étalés sur des tables épis de maïs, figues et autres divers produits.

 

En ce temps là, il n'y avait pas de salle de bain, pas de machine à laver, pas de portable, pas de télévision, pas d'ordinateur, pas de graEn ndes surfaces ......

Il y avait juste des hommes et des femmes qui vivaient simplement et qui étaient heureux parce qu'ils se contentaient de ce qu'ils avaient sans chercher ailleurs. Même si leur vie était rude, ils n'en connaissaient pas d'autres  et s'en contentaient.

 

 

 

Chapître 2

 

 

Ce matin là n'était pas comme les autres !

Elisa et Joseph Hullo demeuraient dans la maison aux volets verts

Ils s'étaient connus à la fête de Ria et s'étaient mariés le 4 Novembre 1905. 

Elle était blanchisseuse et lui, travaillait à la mine qui se trouvait en dehors du village, là où on extrayait le minerai de  fer.


On l'appelait Lisa et lui Bep.

 

Les volets s'obstinaient à rester clos  et le soleil était levé depuis longtemps déjà.

Et pourtant, la Lisa se levait de bonne heure car elle aimait que le soleil inonde la pièce de ses premiers rayons.

 

Et ce matin là, on ne l'entendit pas appeler ses poules au grain.

On ne la vit pas cueillir ses fleurs pour embellir sa maisonnée.

 

Alors que chacun vaquait à ses occupations, qui dans les champs, qui dans les vignes, autour du lavoir, les langues allaient bon train :

- Tiens ! on n'a pas vu la Lisa ce matin

- Moi, je l'ai vu, hier, elle est devenue bien grosse et elle a bien du mal à marcher. Je crois que le petit du Joseph, tu sais celui qu'on lui dit "Le Bep", y va pas tarder à pointer son nez !

- C'est vrai qu'elle est bien grosse et d'ailleurs, sitôt ses trois mois, elle aurait pas dû continuer à courir de droite et de gauche pour porter le linge propre à ceusss qui ont la flemme de le laver !

- Pour sûr ! elle est bien courageuse !

- Ouais et le Joseph, c'est un bon travailleur ! En voilà des qui méritent ! C'est pas comme cette fainéante de Jeanne qui n'a rien fait de ses dix doigts et qui profite qu'elle est jolie pour ce faire entretenir par le Pierre qui a des sous qu'il sait pas quoi en faire et qu'elle lui fait des cornes plus hautes que le clocher de l'Eglise

- Ah bon ! Tu trouves qu'elle est jolie toi ! Bé vé ! tu l'as pas bien regardée !

Si j'avais d'aussi beaux habits qu'elle, qu'elle s'en va les chercher à la ville, je serais encore plus jolie ! Et moi, je te dis que le Pierre, non seulement, il est cocu mais il est aveugle ! 

- C'était une bonne amie de la Lisa ! Pourtant çà fait longtemps qu'on les a pas vu ensemble !

- Pour sûr que c'était des amies ! Elles ont été dans la même classe, même que, déjà, la Jeanne, elle faisait enrager les pauvres garçons qui la badaient.

- Oui ! çà faisait rire la Lisa mais elle, elle était sage et peut-être que, depuis qu'elle a épousé le Bep et qu'elle travaille dur, elle n'a plus le temps de s'amuser !

- C'est une bien gentille petite, toujours souriante, qui dit bonjour à tout le monde, et avec çà, toujours prête à rendre service.

- C'est comme sa mère, "La Rose", la Llabadourre (sage femme en catalan), elle est bien courageuse aussi. A son âge, elle va encore levé les bébés aux quatres coins du département et elle connait son métier !

- Ouais, la Lisa, elle a de la chance de l'avoir près d'elle !

- On a jamais su qui étaient ses parents et on dit qu'elle a grandi chez des gens qui l'avaient adoptée

- Ah ! bon ! et comments tu sais çà, toi ?

- Je le sais !.... et je sais même qu'un Monsieur, qui était député, a aidé la famille à élever Rose.

- Ah ! bon ! et comment çà se fait ?

- Cà se fait que ..... ben, il avait ses raisons ! et même que ce sont des raisons cachées ! qu'on en a jamais rien su !

- Oh !..... et tu crois que ................

- Moi ! je crois rien du tout ! D'ailleurs personne ne s'est posé la question parce que y avait pas de réponse et, ma foi, c'est comme çà que çà demeure un mystère et moi, ce que j'en dis !......

- Eh bé ! dis donc....

- Ben oui ! et même que ce Monsieur était venu au mariage de la Lisa et du Joseph................ Bon, allez, assez parlé ! Il faut que je m'en aille préparer la soupe à mon homme qu'il va pas tarder ! Salut !

- Tiens, voilà, le Joseph ! ..... Eh Bep ! où c'est que tu cours comme çà ?  Tu as le feu au derrière ?..........

- Je vais chercher la Llabadourre ! La Lisa est en train de me préparer le petit .......

 

Dans la maison aux volets verts, toujours clos, une agitation peu commune régnait. Il y avait Marie, la mère de Joseph et Anna, la soeur d'Elisa.
Dans le lit, bien au chaud sous un épais édredon, Elisa gémissait et quand Rose arriva, elle entr'ouvrit un peu les volets et s'affaira à préparer la naissance tant attendue.  C'était son premier petit fils et il fallait que tout soit parfait.

De l'eau bout dans le grand "parol" pendu dans la cheminée, les serviettes chauffent près du feu, on a sorti les draps blancs et le linge qui servira au nouveau né et à la jeune maman.

Le berceau de bois, fabriqué par Joseph, attend au pîed du lit.

Tout est prêt et les heures passent !

Dans la grande salle à manger, au rez de chaussée, Joseph marche de long en large, il se tord les mains et souffre autant que sa femme. Marie et Anna, les doigts croisés, prient pour que tout se passe bien;

Mais voilà que ......

"Ca y est, dit Rose à Lisa, le moment approche, j'aperçois sa tête ! Force, ma fille, allez ! force ! force encore" et elle accompagnait ses paroles en agissant par pression sur le bas du ventre pour aider à l'expulsion.

En bas, ils attendaient tous dans un silence que seule le tic tac de l'horloge venait troubler.

Dans la grande cheminée, le feu crépitait et sa lumière éclairait les visages tendus.

Et, tout à coup, un cri : "Es un nin" - c'est un garçon - annonça la Llabadourre et elle le présenta, du haut de l'escalier, en le tenant à bout de bras.

Joseph, fou de joie, suivi de Marie et d'Anna se précipitèrent pour voir la merveille.

Rose frottait énergiquement l'enfant, tâtant tous ses membres pour en vérifier la normalité et s'asssura que les premiers réflexes s'exécutaient sans problèmes.

Elle se tourna vers Elisa qui se remettait doucement de cette merveilleuse épreuve : " Ten al cap coum oun oüe ! Me cal adouba cho" - Il a la tête comme un oeuf, il me faut arranger çà ! - car elle ne parlait que le catalan.

Alors, de ses mains expertes, elle façonna sa tête de manière à bien l'arrondir et en faire un crâne à sa façon, c'est à dire, bien rond, sans bosse et tout à fait régulier.

Joseph contemplait la scène, tout ému devant son premier enfant !

C'est qu'elle connaissait son affaire Rose La Llabadourre ! En avait-elle fait naître des bébés dans tous les villages environnants.

Mais celui-là, son petit fils, ne fallait-il pas qu'il soit le plus beau !

Elle ouvrit grand les volets et le soleil vint illuminer la chambre où Elisa attendait qu'on lui donne son fils

"Allez, le voilà, ton fils"  dit Rose en lui mettant dans les bras.

Joseph, près  du lit, attendait. Il n'osait faire un pas.

Quoi ! ce petit être si petit, si fragile, c'était son enfant !

Alors, il s'approcha de sa femme, prit l'enfant et, le tenant à bout de bras, la regarda tendrement et lui dit :

"Ce bébé, ce petit, tu le vois !

On l'appellera Jean Baptiste et on en fera un homme !" 

Et des larmes de joie coulaient dans sa barbe !

C'est qu'il était fier le bep et tellement heureux !

Un garçon , c'était un garçon !

Voilà deux jours qu'il n'allait plus à la mine pour attendre cette heure bénie où il tiendrait son enfant dans ses bras, et connaîtrait ce moment heureux de la survie de l'homme.

Il se sentait fort, prèt à tout pour pourvoir au bonheur de ce qui était, à présent, sa famille.

 

Ce jour là était le 29 Novembre 1907.

 

Il était 17 heures et les cloches se mirent à sonner les Vêpres. On s'y rendit pour remercier le ciel de leur avoir donné un si bel enfant.

Rose était resté près de sa fille pour vérifier son bon état de santé car il fallait prévenir tous risques d'infection.
Le bébé, lavé et langé, fut donné à Elise afin qu'elle puisse lui apporter la nourriture maternelle et il ne fut nul besoin de lui montrer comment têter ! Il le fit si goulûment qu'elle se mirent toutes deux à rire.

Qu'il était beau, le Jean, dans ses linges blancs. Il faisait bien au moins dix livres et on aurait dit un bébé de trois mois. Il avait déjà les cheveux bien fournies, d'un noir de geai comme sa Mère et souriait aux anges.

 

De retour de Vêpres, on vint s'extasier,devint le nouveau petit Riannais :

- Té ! vé! tu lui mets la barbe et c'est son Père tout craché ! dit Marie et il est déjà bien fort !

- Il a les yeux de sa mère et il sourit comme un ange qu'il est ! dit Anna

Et chacun de trouver une ressemblance qui leur faisait plaisir de croire.

 

On descendit le jambon du grenier,  on tira le vin au tonneau et l'on trinqua à la nouvelle vie qui commençà.

 

Chapître 3

 

 

Le lendemain matin, Joseph s'en retourna à la mine reprendre son travail mais il avait en tête le souci du bonheur de sa famille.

La vie au pays n'offrait guère débouché ! Il fallait donc envisager de trouver une meilleure solution, quitter même Ria s'il le fallait .....

Le soir en rentrant, il se confia à sa femme :

- Qu'en penses-tu Lisa ? Tu ne crois pas que je devrais penser à trouver un autre travail qui nous permettre de mieux vivre, même si nous devons quitter Ria pour cela ? Toi, tu trouveras toujours de quoi laver et repasser le linge des autres. Si nous restons ici, qu'allons nous devenir ? et ce petit ? Comment on va pouvoir l'élever, ce "pitchoun" !

Joseph avait de l'ambition et bien qu'Elisa fut attachée à ce village qui l'a vu naître surtout que sa mère y demeurait et qu'elles étaient très proches l'une de l'autre, elle était prête à le suivre là où il aurait décidé d'aller ! N'était-il pas son mari ! Et puis.............. il avait bien raison !

Les jours passèrent et puis les mois ! La neige vint, s'en fut ! Les bourgeons poussèrent et puis les fleurs ! Joseph commençait à désespérer de ne rien trouver. Le petit Jean Baptiste venait d'avoir ses six mois et, puis, un jour ................. 

Lorsque Joseph poussa la porte de sa maisonnée en rentrant de son travail ce soir là, Lisa se jeta à son coup :

- Joseph ! j'ai une bonne nouvelle ! La Compagnie des Chemins de Fer ouvre un concours afin de recruter du personnel nécessaire à l'ouverture d'un chantier pour la construction de la ligne qui ira jusqu'à la Cerdagne.

Il faut avoir le certificat d'études !  Donc, pourquoi que l'on s'inscrit pas tous les deux ?

- Mais, bien sûr ! fais moi voir ce qu'il faut faire !

Ils se présentèrent donc tous les deux, Elisa pour être garde barrière et Joseph comme employé de la voie.

Ils furent admis et affectés tous deux au dépôt de Villefranche du Conflent situé sur le tronçon prévu qui allait d'Olette à Font-Romeu et entrèrent en fonction immédiatement.

Ce village ne ressemblait à aucun autre. Enfermé dans une ceinture de remparts élevés par Vauban en vue d'en faire une enceinte fortifiée destinée aux soldats chargés de la défense de la vallée, il était entouré de montagnes avec une seule trouée faisanr communiquer la Cerdagne avec la plaine. par cette trouée s'engouffrait la rivière "La Têt" et, en parallalèle, la nationale 118 qui fut construite par les romains.

La majorité de la population n'était pas d'origine. La Compagnie des Chemins de Fer, avec son dépot de machines situé à l'orée du village, employait des hommes et des femmes qui venaient, avec leur famille, de tous les coins du département.

La vie était plus active que dans le village qu'ils allaient quitter et qui avait, comme beaucoup d'autres villages de cette épôque, du mal s'adapter au progrès, préférant conserver ses coutumes ancestrales.

Elisa et Joseph bénéficièrent d'un logement de fonction, appelée "la maisonnette" réservée aux garde barrières et situé au bord de la voie qui allait de Villefranche à Olette.

La voie était électrifiée par un troisième rail qui distribuait le courant par un sabot frotteur fixé sur la locomotive mais "la maisonette" était, paradoxalement, dépourvue d'électricité.....

Il n'y avait pas d'eau non plus, on allait la chercher au puits situé au fond du jardin, qui était si profond qu'elle ressortait fraiche et claire, bonne à boire et à cuisiner.

 Il y avait aussi, au fond du jardin, une petite cabane, appelée, "cagadou" ou, en bon français, "le petit coin" dans laqulle il y avait une planche perçée d'un trou et il fallait, chaque fois d'usage, aller puiser de l'eau au ruisseau qui passait à proximité, pour la propreté !

Le progrès n'était pas encore arrivé jusque là !

L'habitation, bien que modeste, était toute neuve. Cela les changeait de la vieille maison de Ria qui, cependant, avait un charme que lui avait conféré le passé avec ses vieilles pierres chargées de souvenirs.

Le rez de chaussée était occupée par une grande pièce qui en tenait toute la surface. Elle servait de cuisine et de salle à manger. Une grande cheminée permettait de chauffer la maison et cuire les aliments. Dans un coin, un escalier menait au premier à deux chambres contigües si bien qu'il fallait passer dans une pour aller dans l'autre.

Leur nouvelle vie s'organisa. Le couple était heureux ! leurs deux salaires leur permettait de vivre convenablement. 

Ils se firent rapidement des amis et les réunissaient bien souvent autour de la grande cheminée où chacun exerçait sont talent de conteur, chanteur, musicien, humoriste ou encore de  mime.

Elisa, qui avait une jolie voix, très juste et au timbre agréable, chantait des airs d'opérette qui lui venait de son enfance car sa mére, gouvernante des enfants de riches bourgeois de Béziers à cette épôque, lui avait fait bénéficier de l'éducation qu'elle leur donnait et l'avait amenée à toutes leurs sorties et notamment à l'opéra. Elle en garda un souvenir enchanteur et savait par coeur tous les airs qu'elle avait entendus.

Elle lisait ausi des poèmes de Victor Hugo et de Lamartine qu'elle avait puisé dans leur bibliothéque car elle était friande de savoir.

Jean Baptiste, devenu Jean, grandit dans cette atmosphère culturelle peu commune où la richesse profonde de chaque personne se dévoilait dans l'intimité de leurs amis et la douce musique du bois qui crépitait dans la cheminée.

Il en conserva l'impact toute sa vie !

Joseph était un homme sérieux, intelligent et travailleur. Il apprit rapidement son nouveau métier, démontra ses compétences à ses chefs et se distingua si bien qu'il eut une promotion et devint chez d'atelier, poste identique au conducteur de travaux actuel.

On lui confia la responsabilité de la construction de la ligne qui allait d'Olette à Font-Romeu ce qui leur permettait de rester dans leur maisonnée.

Tous les matins, il partait de bonne heure avec, à l'épaule "le sarrou",sorte de sac en toile de jute épaisse qui renfermait le repas qu'Elisa avait préparé la veille. Le plus souvent il consistait en une omelette serrée entre deux tranches de pain, du fromage et une petite bouteille de vin. Les oeufs provenaient des poules qu'Elisa élevait et qui couraient dans la campagne, le pain fait maison et le vin par Joseph.

Ce vin était issu des vignes qui longeait la voie ferrée et, aux vendanges, Joseph allait "grapiller" quelques raisins qui lui suffisaient pour sa consommation de vin  de l'année.

 

 

A suivre ............